Le Chi - Qi - Ki

   En peinture traditionnelle chinoise, on fait souvent mention du Qi « souffle », que l’on écrivait Chi auparavant (ancienne transcription phonétique du chinois par les européens) et Ki pour ceux qui viennent du japonais.

   Des phrases comme « le Qi est un terme très difficile à expliquer », « c’est de l’énergie interne », « il faut transmettre le Qi de son corps dans la peinture en se concentrant et en le faisant passer par son bras puis le pinceau et le faire ainsi couler dans l’image », etc abondent dans les textes français comme chinois.

 

   Il me semble donc important de préciser certaines choses.

 

   Si le terme de Qi est difficile à saisir, c’est qu’il a été beaucoup mystifié. Les différentes utilisations de ce terme peuvent toutefois être réduites à deux. Il faut tout d’abord savoir que la notion la plus ancienne que nous connaissons du mot Qi désignait probablement la vapeur qui s’échappait de la cuisson du riz. En effet, le caractère ancien était composé du caractère souffle au dessus de celui de riz. Le mot a ainsi gardé l’idée de souffle.

Les anciens chinois, comme les anciens philosophes grecs (et beaucoup d’autres encore), étaint fascinés par le vivant. Or le mouvement est le principe même de la vie : ce n’est pas forcément le déplacement d’un point A vers un point B, mais plutôt la croissance (du corps, des plantes, etc.) qui est désignée comme le mouvement du vivant (contrairement aux pierres par exemple). Pour rendre compte de ce mouvement, les chinois ont utilisé le terme de souffle "Qi". Ce sont ces souffles qui animent non seulement le vivant mais aussi l’univers tout entier. Les saisons, par exemple, sont désignées par ce terme, même si elles ne sont pas des êtres animés comme nous l’entendons. Certaines sensations du corps sont décrites comme des mouvements du Qi : une nausée avec  vomissements est une remontée trop violente du Qi. C’est lui qui met le sang en mouvement dans les vaisseaux. En chinois moderne, se mettre en colère se dit « accoucher du Qi »

 

Voici donc la première utilisation du mot Qi : la représentation d’un phénomène.

 

Mais représenter les phénomènes ne suffit pas pour les intellectuels, surtout lorsque leurs souverains veulent des explications. Après l’avoir décrit, il faut expliquer le phénomène : le Qi devient donc une réalité, un souffle matériel mais très subtil, dont la condensation forme la matière que nous pouvons toucher. Mais c’est dans son état subtil qu’il permet d’expliquer les phénomènes énergétiques, c'est-à-dire les mouvements.

 

Voici donc la seconde utilisation du mot Qi : des souffles subtils qui expliquent les phénomènes.

 

Nous avons besoins d’explication et nous nous contentons rarement de rester à la description de la réalité. C’est bien si nous en avons conscience, mais le problème apparaît lorsque le besoin d’explication dépasse notre capacité d’observation : tout ce que nous ne pouvons pas expliquer ne peut exister (la tendance actuelle) ou rentre dans un système de pensée fermée (la tendance des anciens chinois).  C’est ainsi que ces derniers faisaient rentrer les quatre saisons dans les Cinq Phases (cinq éléments) en créant une cinquième saison (la fin de l’été.)

Les textes médicaux chinois anciens sont très représentatifs à cet égard. Une description d’un phénomène est suivie d’une explication sous la forme d’un dialogue. Utilisant un vocabulaire différent des nôtres (basé essentiellement sur la sensation : chaud, froid, sensation de mouvement à l’intérieur du corps, etc), la description du phénomène est très intéressante car mettant l’accent sur des aspects que nous négligeons. Mais l’explication nous semble très « étrange », pour ne pas dire complètement farfelue. Or, l’erreur (comme la majorité des erreurs) est d’avoir confondu les deux (description et explication), de les prendre pour une seule et même chose.

 

Possédons-nous vraiment une énergie, un souffle subtil dans notre corps ? Je ne répondrai pas à cette question, d’abord parce que je ne sais pas, ensuite car cela n’a pas vraiment d’importance pour la peinture chinoise. En effet, même si je transmets un fluide subtil dans ma peinture, que va-t-il arriver ? Elle prendra feu ?

 

Lorsqu’on dit qu’il faut transmettre du Qi dans la peinture, cela désigne deux choses :

- tout d’abord le mouvement que je fais pour peindre qui, comme en calligraphie, doit être souple et fluide, sans entrave, comme si les souffles vitaux qui m’animent ne devaient pas subir de blocage. On retrouve le même principe dans les arts martiaux à divers degrés. Le mouvement du poignet, du bras et la position du reste du corps sont donc très importants en calligraphie et en peinture chinoise.

- ensuite, qu’il faut donner vie à ma peinture : les anciens diraient « l’animer de souffles ». Cela se fait par la composition de la peinture avec une place très importante consacrée au vide et par la représentation des sujets eux-mêmes : il faut dépouiller la peinture de son aspect extérieur pour exprimer son âme (principe du mouvement dans la philosophie grecque : lisez pour cela le traité De l’âme d’Aristote.) C’est pour cette raison que l’on retrouve parfois des couleurs assez étranges dans des peintures de paysage ou, au contraire, pas de couleur mais seulement des nuances de l’encre. La technique Xie Yi vise tout particulièrement ce but.

 

Voilà, en résumé, ce qu’il faut savoir sur le Qi pour ne pas se faire abuser par certaines mystifications.